Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4]. Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit Farsaid ou le Vieux[5]; Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante et dix chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8].
Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs irlandais. Si nous en croyons le Lebar Gabala, Partholon, petit-fils d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date: «trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn, que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois.
On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon: on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, comme la concordance avec l'ère d'Abraham et comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge, par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au quatrième siècle avant notre ère.
Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande, est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui sont cependant postérieurs à lui.
Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle, changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.
[1] Cêt-somain, Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 4. Le Lebar Gabala ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un seul est resté dans le Chronicum Scotorum, c'est le chiffre XIIII. Le Lebar Gabala et le Chronicum Scotorum ajoutent tous deux que c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation chronologique.
[2] «In Inbiur Scêne.» Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.
[3] Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans dans le Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.
[4] Genèse, chapitre X, versets 1, 2.