Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.
«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns que les autres[2]. Ils habitèrent l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race. Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile.
Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande. Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je venais de subir.»
Voici la traduction de la fin de ce poème:
«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat, pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu, forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans défense[5].
Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi, quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au temps de Nemed et de ses descendants.
Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En route, ils s'égarèrent pendant un an et demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous.
Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je chantai en vers cette métamorphose:
«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui étaient bien jolies. A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me voici changé en noir sanglier.»
Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de mon corps.