Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils possédèrent l'Irlande pendant un temps.
Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que j'avais précédemment revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois jours de jeûne].
«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées. Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté. Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je chantai des vers:
«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en la compagnie de Dieu.»
Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan, changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante histoire. Mais revenons à notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint Finnên et aux compagnons du pieux abbé.
«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de Iarbonel que descendent les Tûatha Dê [Danann], dieux et faux dieux auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour, et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes les races qui occupèrent l'Irlande.
Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière. J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre. Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager, et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me lançaient pour me blesser.
Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell, roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui arrivèrent en Irlande à cette époque-là.
Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant], je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes choses, créateur du monde.»
Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé avec Tûan, qui lui a appris les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.