§ 3.
Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.
A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait preuve l'auteur du Chronicum Scotorum avait passé de mode. Girauld de Cambrie écrivait alors sa Topographia hibernica. Sa thèse est le contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du Chronicum Scotorum. «Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld, Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver, résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique, inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»
Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de Ceasair en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242, avant J.-G. 3451[3].
Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage fabuleux[6].
Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique, en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.
[1] Topographia hibernica, Dist. III, chap. I, dans Giraldi Cambrensis opera, édition Dimock, t. V, p. 139.
[2] Topographia hibernica, Dist. III, chap. 1, 13, dans Giraldi Cambrensis opera, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.
[3] O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the four masters, 1851, t. I, p. 2.
[4] «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens, qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 154.
[5] Keating, ibid.