§ 7.
Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre ère).

La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent part à cette bataille et y perdirent la vie[1].

Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de Cerball, et les descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un exemple, quelle confiance sa mémoire méritait.—«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves; des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»

De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux, elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question dans le Lebar gabala ou Livre des invasions, qui paraît remonter au onzième siècle[3].

[1] Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. 17, et cité chez O'Curry, On the manners, t. I, p. cccclviii, note; t. III, p. 59, 60.

[2] Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit se trouve aux col. 740–749. Elle commence par les mots Incipit do sui[diu]gadh tellaich Temra. O'Curry en a analysé certaines parties et traduit d'autres, On the manners, t. III, p. 59–62; il a donné un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f° 57 verso, et, dans la Bibliothèque de la Royal irish Academy, sous la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée par Joseph O'Longan, folios 132–134. Enfin, il faut rapprocher de ces textes le fragment du Dinn-senchus concernant Tara, qui a été publié par Petrie, On the history and antiquities of Tara-hill, p. 129–132.

[3] Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36–40. L'auteur de Lebar gabala s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de Tara.


§ 8.
Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion.

Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.