§ 1.
Origine de Némed. Son arrivée en Irlande.
Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence l'histoire d'Irlande par la légende de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne avec les siens.»
Dans ce texte, le mot Espagne est une traduction savante des mots irlandais mag môr, «grande plaine»[1], trag mâr, «grand rivage,» mag meld, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots: «Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en Espagne.
Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée Massacre de la tour de Conann[3]. Ce morceau est un des plus anciens dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans l'histoire de la race de Némed.
La plupart des documents nous présentent cette histoire avec bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,—Nennius nous l'apprend,—que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand, dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le nom par lequel on désigne cette petite mer est mare Euxinum.» Un traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,» dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional. Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].
Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en dit rien. Suivant le Lebar gabala, c'est un Grec de Scythie[7]. Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius, arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8], fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface du Lebar gabala, est issue une famille qui, à une date reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],—les descendants de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,—et, de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste à démontrer.
Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur les côtes d'Irlande[12].
[1] Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande Plaine,» chez Windisch, Irische Texte, p. 132, seconde partie, ligne 6; ingen Mag-môir, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans: Echtra Condla, chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 119, ligne 10; Seirglige Conculainn, chez Windisch, Irische Texte, p. 214, note; Trag-Mâr, dans Echtra Condla, p. 120, ligne 9.
[2] «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana uli.» Leabhar na h-Uidhre, p. 16, col. 1, l. 23–25.
[3] Orgain tuir Conaind.