§ 3.
Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.
Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.
L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le Leabhar na h-Uidhre, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un chapitre intitulé: Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et des nains. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,» ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le disent les Gôidels; en effet, personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].
Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste, fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un passage de sa Topographia hibernica, rend par gigantibus le nom des Fomôré, au datif pluriel Fomôrchaib dans le passage correspondant du Livre des Invasions[8].
L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des sauterelles[10].»
On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est luchrupan, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a pénétré dans la glose d'un traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception. Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit, avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, gobor-chind, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle seulement des nains et des Fomôré[15].
[1] Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, distinctio III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.
[3] Voir plus haut, p. [14–16].
[4] Ce document paraît être une composition analogue à celle qui, dans le Livre de Leinster, p. 1–4, sert d'introduction au Lebar gabala.