Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort associée à celle de la nuit. César avait observé la même association chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il, «prétendent qu'ils descendent tous de Dis pater, c'est-à-dire du dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite de notre exposition[5].

La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre. De là, dans le Prométhée d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6], devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne, la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.

[1] Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23–25; cf. Livre des Invasions, ibidem, p. 6, col. 1, lignes 47–48.

[2] Keating, édition de 1811, p. 180.

[3] Voir deux représentations antiques du Minotaure chez Decharme, Mythologie de la Grèce antique, pages 519, 621.

[4] «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum initia sic observant ut noctem dies subsequatur.» César, De bello gallico, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.

[5] Voy. plus bas, [chap. VII].

[6] Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, Prométhée, vers 588.

[7] Eschyle, Les suppliantes, vers 17–18, 275.