§ 7.
L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.
Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît appartenir à l'histoire.
Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements de bronze: c'était la Tête sanglante, Cenn crûach. L'endroit où ce groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» Mag slechta[1]. Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande. Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent aujourd'hui[2].
L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» Cenn crûach, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,» le «Croissant ensanglanté,» Cromm crûach, comme s'expriment d'autres textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés. L'article du Dinn-senchus qui concerne le Champ de l'adoration atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait «Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» Cromm crûach; elle donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts, que cet endroit a reçu le surnom de Mag slecht[a], ou «Champ de l'adoration...[4].»
Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies de saint Patrice[5], est d'or dans le Dinn-senchus; les autres, ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans le Dinn-senchus. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces dernières à douze: Le Dinn-senchus ne parle que de «trois, rangées en ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour » tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de Cromm[7].»
Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile commençait entre le conquérant et Pompée son rival:
Et quibus immitis placatur sanguine diro
Teutates, horrensque feris altaribus Æsus,
Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.
«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane scythique.»
La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on admire encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans les Commentaires de César. Après nous avoir parlé de ces immenses mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11], appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres, jetés dans une rivière[12].