[1] Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16 r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, On the manners, t. II, p. 109.
§ 10.
Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.
Après avoir fait ces observations sur les derniers quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir. Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique. On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit de Nennius.
«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui ressemblait à des hommes, quasi homines. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage, descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»
En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé, Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique; mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à des hommes,» quasi homines. Ce sont les «ombres» de la mythologie romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie. Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage, ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car ces apparences d'hommes sont identiques aux «silencieux,» silentes, de la poésie latine. Les «silencieux,» silentes, sont les morts chez Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est donc la forteresse des morts.
Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée, le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie. Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].
Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde, dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus audacieux. Kronos règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont: Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.
Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois l'Irlande, en créant le mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.