§ 9.
Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais.
Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, tur Conaind ou Conainn, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré. Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a conservés.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue ainsi:
Trois fois vingt mille aux exploits brillants
Et sur terre et sur eau;
Tel est le nombre qui vint du rivage,
—Race de Némed, à l'assaut.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
Torinis, île de la Tour,
Forteresse de Conann, fils de Fébar.
Par Fergus même, héros aux vingt exploits,
Fut tué Conann, fils de Fébar.
Morc, fils de Délé, arriva;
Il venait en aide à Conann;
Conann tomba mort devant lui;
More fit beaucoup de mal.
Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer,
Nombre qu'amena Morc, fils de Délé;
Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre,
Race de Némed à la force puissante!
Les hommes d'Irlande étaient tous au combat
Après la venue des Fomôré;
Tous les engloutit la mer,
Excepté seulement trois fois dix.
Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils quittèrent l'Irlande.
Trois fois dix en course jolie
Allèrent ensuite en Irlande;
Trois firent partage à l'ouest
Après l'assaut de la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux.
Pour Bethach au renom glorieux, un tiers,
De Torinis à la Boyne;
C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande,
Deux ans après Britan.
Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers:
De la Boyne à Belach Conglas;
Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers;
De Belach à la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat
Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
Les hommes d'Irlande allèrent là,
Trois chefs illustres avec eux[1].....
La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la Grande-Bretagne et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de Tûatha Dê Danann.
Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous[2].
Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car, dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au pays des Morts, la race de Némed.