Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise, correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain de la mythologie grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent, emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise, c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque. L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom de Tûatha Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne descend pas.

Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter pour des récits historiques, intercalent,—entre la légende qui concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê Danann,—l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure les récits légendaires à base historique.

On désigne habituellement cette race par le mot composé Fer-Bolg, au pluriel Fir-Bolg, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact, il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts: les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna, et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le b avant le d, et pour placer le g après ces deux lettres. Les Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg précèdent les hommes de Domna.

Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna. Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les Fir-Bolg et les Galiôin[4].

[1] Comparez aux vers 129–134 des Travaux et des Jours d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve l'appréciation de la race de Partholon: Leabhar na-hUidhre, p. 15, col. 2, lignes 23–24.

[2] Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 152–153.

[3] Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, occupe les lignes 28–33. Voir plus bas l'indication des autres textes concernant ce partage.

[4] «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin; is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» Leabhar na-hUidre, p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.


§ 2.
Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise.