Ces trois peuples paraissent avoir été la population que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais, trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la littérature épique traite avec une faveur particulière.
Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb, roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].
Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les Galiôin étaient ceux qui étaient venus à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement couchés mais tous endormis[2].
Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande, et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].
[1] «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma d'Fheraib Domnand.» Comrac Firdead, Livre de Leinster, p. 81, col. 1, lignes 24–25, p. 82, col. 1, lignes 7–8. Cf. O'Curry, On the manners, t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.
[2] Tâin bô Cûalnge, chez O'Curry, On the manners, t. II, p. 259–261.
[3] Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, On the manners, II, 121–123.
§ 3.
Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin.
Il y a donc dans la littérature épique irlandaise une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et les guerriers d'Ulster, héros favoris des file; et de l'autre, un groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards, traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif, la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque Ogmé à la face solaire, Grian-ainech[2], et dont le chef est in Dag-de, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré. Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des Fomôré est dit quelquefois «dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, dia ou dê Domnand, est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les hommes ennemis.