Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré, était petit-fils de sa victime.

La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom, aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la mémoire.

Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «fête de Lug,» dans tout le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande les amusements, qui faisaient le principal attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait fidchell[4].

Lug a donné son nom aux Lugu-dunum de Gaule, dont le nom veut dire forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien. Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les Irlandais à Tâltiu[6].

[1] Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p. 200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu peut s'écrire aussi Tailtiu.

[2] Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 34–41.

[3] En irlandais lugnasad (Glossaire de Cormac, chez Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 26; lûnasdal, lûnasdainn et lûnasd en gaélique d'Ecosse (A dictionary of the gaelic language, publié par la Highland Society, t. I, p. 602); launistyn dans le dialecte de Man (Kelly, Fockleyr manninagh as baarlagh, p. 125).

[4] Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10–15. Sur la foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes (Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38–42), Tâltiu aurait eu deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.

[5] Lug, génitif Loga, est, en irlandais, un thème en u.

[6] Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215–218.