CHAPITRE VII.
EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.

[§1]. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.—[§2]. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos.—[§3]. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.—[§4]. Le dieu Nûadu Argatlâm.—[§5]. Indications sur l'époque où a été composée le récit de la première bataille de Mag-Tured.—[§6]. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.—[§7]. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille.


§ 1.
Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.

Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un, le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance, le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour, la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par exemple, émanent la science des druides et la science des file.

Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche, qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain. Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed, entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant trois jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois nuits[2]!

Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel. Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte qu'il a été contemporain des Tûatha Dee ocus ande, c'est-à-dire des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des hommes[4]

Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons, nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. Démon est un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais; mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom était siabra, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de siabra[6]. Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux quand, dans sa Topographies hibernica, il a résumé les récits légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors tout récemment conquise par les Anglo-Normands.