§ 2.
Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos.

Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens du dieu dont la mère s'appelait Dana,» au génitif Danann ou Donand. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: dêi dâna, ou les dieux fils de la déesse Dana, dêe Donand. Dana ou Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine, elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait ecnè, c'est-à-dire science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.

Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique, sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande, au douzième siècle, Brigit, au génitif Brigte, suppose un primitif Brigentis, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions britanno-romaines précitées est Brigantia[6]. La forme gauloise de ce nom paraît avoir été Brigindo; une dédicace à une divinité gauloise de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui conservée au musée de Beaune[7].

Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne, Brigantia, probablement en Gaule Brigindo, et qui, en Irlande, au moyen âge, s'est appelée Brigit pour Brigentis. Ce nom semble être dérivé du participe présent de la racine bargh, en sanscrit brih, «grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «brihant,» pour brighant, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se rattachent le substantif féminin irlandais brîg, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois bri, «dignité, honneur, «qui a perdu son g final. L'adjectif irlandais brîg, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].

En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, Dana ou Dona, au génitif Danann, Donand. Fille du chef suprême des dieux du jour, de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité, ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens du dieu de Dana,» Tûatha Dê Danann.

Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions victorieuses. Suivant les historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom: tous deux s'appelaient Brennos. Cette coïncidence a fait admettre par les historiens français que Brennos, en gaulois, était un nom commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois brenin, qui a ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois moderne brenin, au douzième siècle breenhin, a perdu deux consonnes médiales, et à l'époque romaine se serait écrit bregentinos[10]. Il faut donc trouver au mot Brennos une autre explication.

C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère, les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui, à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis, invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite autrement Dana. Brîan, nom du premier des trois fils de Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif *Brênos. On a dit Brênos aux temps qui ont précédé le moyen âge, quand on prononçait Brigentis le nom qui s'est prononcé plus tard Brigit; Brennos par deux n n'est qu'une variante orthographique de Brênos.

Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils avaient combattu sous le commandement de Brennos, ils disaient le nom du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi, produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies; et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou Brênos, plus tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais Dêi Danann. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent «gens du dieu de Dana,» Tûatha Dê Danann.

[1] Tûatha est un nominatif pluriel. On trouve aussi le singulier tûath qui peut se rendre par «peuple.»

[2] Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier, p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais dân, génitif dâna. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30–31.