Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].
Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech, moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui, au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels, Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle où, après le 1er novembre, fête de Samain, Balar, chef des Fomôré, combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien, nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured, la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured est adopté dans le Livre des conquêtes qui, à la première bataille de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été de cent mille, suivant le Livre des conquêtes[10]. On trouve déjà ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984, qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid, auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le Livre des conquêtes, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première bataille.
Dans le Livre des conquêtes, les victimes de la seconde bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.
[1] Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 32; Sanas Chomaic, p. 123, au mot Nescoit); 2° un poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de Mag-Tured. Leabhar na-hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 23.
[2] Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15–22. Le nom de Mag-Tured est inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des bolg ou sacs, à la ligne 20.
[3] Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (On the manners and customs of the ancient Irish, t. II, p. 249).
[4] «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 24.
[5] O'Ourry, Lectures on the manuscript materials, p. 246; On the manners, t. II, p. 237.
I maig Tured, ba-thrî-âg
doceir Nuadu Argat-lâm,
ocus Macha, iar-samain-sain
do-lâim Balair Balcbemnig.
Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32.