[7] O'Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 250.
[8] Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.
[9] Ibid., p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1–16.
[10] Ibid., p. 9, col. 1, lignes 9–10.
[11] Ibid., p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se trouve dans l'édition du Livre des Conquêtes due à O'Clery. O'Curry, On the manners, t. II, p. 111.
§ 4.
Le dieu Nûadu Argat-lâm.
Le Livre des conquêtes met entre les deux batailles de Mag-Tured un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne arbitrairement inventée.
Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de Mag-Tured, si nous en croyons le Livre des conquêtes. L'un est Bress mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du Livre des conquêtes: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du Livre des conquêtes, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent, Argatlâm, était un dieu dont le culte en Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par une population de même race que les Irlandais pendant la domination romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au nominatif Nûadu, au génitif Nûadat, au datif Nûadait, apparaît au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: Nodonti, Nudente, Nodenti[5].
Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle. Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en Irlande[6]; ensuite pendant vingt ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du christianisme.