La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et les Fomôré, ou dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues aux savants irlandais du onzième siècle[4].

Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu, ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé. Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.

[1] Des généalogies relativement modernes donnent pour père à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le Leabhar Breac, p. 269, col. 2, ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans th, comme l'a corrigé avec raison M. Whitley Stokes, Sanas Chormaic, p. 122; et, mieux encore, Nêit avec un accent sur l'e, ibid., p. 39. Neit est classé parmi les Tûatha Dê Danann par le Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2–11. Cette doctrine est empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 18, 19.

[2] Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, On the manners, t. II, p. 239.

[3] Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.

[4] La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en 1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.


§ 2.
Règne de Bress. Avarice de ce prince.

Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un grand feu de fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1].

Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain, ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux; et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine. L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un file raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des file, des musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur donner un salaire; c'est ce qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.