Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug. «Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»—«Mais,» reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»—«Nous n'avons pas besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,» répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils d'Ethniu,»—l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais je suis harpiste.»—«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis file et historien,» dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous avons beaucoup de druides parmi nous.»—«Soit,» reprit Lug; «je suis médecin.»—«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier, «car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»—«Eh bien, je suis bon échanson.»—«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»—«Eh bien,» dit Lug, «je suis un excellent ouvrier en bronze.»—«Nous n'avons que faire d'ouvriers en bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux Creidné.»—C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait perdue en combattant les Fir-Bolg.

Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.—«Allez,» dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.» Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire entrer Lug, qui fut proclamé ollam ou docteur suprême des sciences[5], et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» sabd il-dânach[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant César, avait inventé tous les arts: omnium inventorem artium. César l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon, Lugu-dunum puis Lug-dunum.

[1] Lug est appelé mac Eithne dans un poème attribué à Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 31; il est surnommé mac Eithlend dans un poème probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un quatrain anonyme (ibid., p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de ces documents suppose un nominatif Etan, au génitif Ethne, non Ethnend, écrit avec l pour n dans les deux autres et dans des textes plus récents. C'est le Livre des Conquêtes qui nous apprend qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 44, 45.

[2] Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous en croyons le Livre des Conquêtes, onzième siècle: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2), où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech, qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan a été un synonyme de Dagdé. Cîan, employé comme adjectif, veut dire «lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»

[3] Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et suivantes. Nous avons expliqué plus haut, [p. 137], comment Magmôr, dont elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des morts.

[4] En moyen irlandais, Ogma.

[5] Ce récit est compris dans la légende de la seconde bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios 52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a donnée O'Curry: On the manners, t. III, p. 42–43.

[6] Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée Orgain Maelmilscothaig (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot Lug, développé au moyen d'un suffixe, devient Lugaid, au génitif Lugdach. Sur le sens du mot sabd ou sab, voyez Grammatica celtica, 2e édition, p. 255, 258.

[7] De bello gallico, livre VI, chap. xvii, § 1.

[8] Mommsen, Inscriptiones Confœderationis helveticæ, n° 161; Corpus inscriptionum latinarum, t. II, n° 2818.