Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi, fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels, ajoute l'écrivain épique irlandais[3].
Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle Tyr, et, en vieil allemand, Zio; son nom a la même racine que celui du Zeus des Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain. Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].
L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc. Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].
Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils auraient mis entre les mains d'Ogmios le gæsum, ou lance celtique, et l'épée de Téthra[7].
[1] Lebar gabala ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, On the manners, t. II, p. 251, 288.
[2] «Tofoslaic.» O'Curry, On the manners, t. II, p. 254, traduit ce mot par opened, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais tuaslaiciu: ce sont solvere et resolvere. Dans les textes de droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du débiteur.
[3] Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, On the manners, t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve aussi dans un passage du Serglige Conculainn chez Windisch, Irische Texte, p. 206. Le même passage du Serglige Conculainn a été publié et traduit sans commentaire par O'Curry, Atlantis, t. I, p. 371; et il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la Revue celtique, t. I, p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.
[4] Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm, Deutsche Mythologie, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, Handbuch der deutschen Mythologie, 5e édition, p. 272. Sur Zio, considéré comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.
[5] Voir la légende de Connlé chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 120, ligne 3.
[6] Lucien, Héraclès, édition Didot, p. 598, 599.