[7] L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur attaque.
§ 11.
La harpe de Dagdé.
Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les chefs des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et, avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.—«Tiens,» lui cria-t-il. Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître, se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent. Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou même donné un coup[1].
[1] British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto; passage publié par O'Curry, On the manners, t. III, p. 214, note 296; traduit par le même, ibidem, p. 213–214.
§ 12.
Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.
Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra, dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.—«Les immortels t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux, au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn, roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque, fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1], ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.
Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu ollam, c'est-à-dire chef des file d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui est l'insigne de l'ollam; il s'est assis dans la chaire réservée à ce personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence. Nédé se tire avec succès de cet examen improvisé. Une des questions est celle-ci:—«Quel est, ô jeune savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»—«La réponse est facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre), entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat, [c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du Glossaire de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les Irlandais aient donné au dieu de la mort.