Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise. Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous avons dit comment, après la satire du file Corpré, une révolte des sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos, mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la bataille des dieux contre les Titans.
Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre partie, un autre démembrement de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des Titans.
[1] Les Travaux et les Jours, vers 169; Pindare, Olympiques, II vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.
§ 2.
Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.
L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas. Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de Kronos dans la légende irlandaise.
Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or. Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles légendes celtiques[3].
[1] Les Travaux et les Jours, vers 109–112.
Leis roberbad, is blad bind,—
Mèin ôir ar-tus in hErind.
Par lui fut fondue,—il est renom sonore,—
Mine d'or premièrement en Irlande.