§ 5.
Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès.
Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit. Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature grecques.
La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal. Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης, ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom de Chimère, portait celui de Belléros. Belléros est le même mot que Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured. Belléros, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω, «je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»
Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou Belléros? Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables, l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης , proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la littérature grecque[5].
[1] «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» Iliade, livre VI, vers 182.
[2] Voyez James Darmesteter, Ormazd et Ahriman, p. 122.
[3] Sur Bellérophon et la Chimère, voyez Iliade, livre VI, vers 155–183.
[4] Hésiode, Théogonie, vers 325.
[5] Voyez, dans le Dictionnaire des antiquités de MM. Daremberg et Saglio, les articles Bellérophon et Chimæra.