§ 4.
Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn.

Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos, est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage de vache ou de taureau: Bûar-ainech. Le dieu celtique au visage de vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie tragique des Grecs; comme Io, Bûar-ainech est la lune divinisée, mais il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire au visage de vache ou de taureau, Bûar-ainech, est né Balar, dieu de la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas être séparé des dieux à tête de chèvre, goborchind, qu'un document cité plus haut associe aux Fomôré.

Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi des dieux solaires, chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de la mer,—ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu solaire Odusseus,—a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].

[1] Βουκέρως παρθένος, Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 588.

[2] Βοῦς, Eschyle, Les Suppliantes, vers 18, 275.

[3] «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.

[4]

Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα,
Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.

Iliade, XXI, 446–447. Dans l'Iliade, VII, 452, 453, Poseidaôn a pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.