§ 7.
Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios; Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus; le fils de Gavida et Persée.
Les traits fondamentaux de la légende de Persée se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios, par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.
Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor populaire demeurait à Tory.
Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de Balor,» suil Baloir, pour dire ce que nous appelons en français «le mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.
Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios, n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot son orthographe ancienne, Ethniu, au génitif Ethnenn. C'est le nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.
Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et on l'appelle la grande Tour, Tor môr. Ce fut là que Balor relégua la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât des hommes en ce monde.
Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux étaient conduits par des êtres humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes refusèrent toujours de la lui donner.
Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.
On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour, jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque, et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais revenons à la légende irlandaise.
Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant, par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour, et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.