Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait Glas Gaivlen[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de fois de la voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.

Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la Glas Gaivlen, la vache bleue du forgeron.

Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères. Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle aujourd'hui Port na Glaise, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus, doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].

Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la belle Ethné. Elle frappa à la porte.—«Je suis,» dit-elle, «accompagnée d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous demander asile pour elle.»—Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée, s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée. Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais, comme Danaé, Ethné était grosse.

Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre cruel qu'il avait donné.

Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port de l'Epingle,» Port-a-Deilg. Quand l'épingle s'était détachée et que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.

Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui. Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger. Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui, disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en 1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.

Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely; il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.

Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge, où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba; il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul, le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite: le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un légitime châtiment[8].

La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor. Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.