Patrice, pour se faire bien venir de l'Iroquois, fit semblant de se résigner à son sort. Cependant, quand les Indiens le ramenèrent auprès de leurs compagnons restés à la ferme, et qu'il vit les ravages commis en si peu de temps, il ne put ni retenir ni cacher ses larmes. Non seulement la maison, les hangars, la grange, l'écurie, brûlaient; mais le sol était jonché de débris de toute espèce. Meubles, instruments aratoires, provisions gisaient pêle-mêle, et dans un tel état, qu'on pouvait à peine reconnaître ce que c'était.
Lorsque les Iroquois furent las de casser et de détruire, ils se mirent à partager leur butin. Ce butin se composait de bien peu de chose, et avait bien peu de valeur en comparaison des richesses qu'ils avaient anéanties; car ils ne s'étaient réservé qu'un petit nombre d'objets faciles à transporter, et dont ils connaissaient le prix et l'usage.
Patrice fut douloureusement surpris quand on lui annonça qu'il ne jouirait du bénéfice de son adoption que le jour où les Iroquois auraient regagné leurs villages, et que jusque-là il serait traité comme un prisonnier. Il avait espéré d'abord qu'on lui laisserait une certaine liberté dont il comptait profiter à l'occasion. Toutefois il ne fit aucune résistance, et ne témoigna aucun dépit quand son maître lui lia les mains et l'attacha à un arbre.
Le lendemain, au lever du soleil, toute la bande, qui se composait d'environ deux cents hommes, se remit en marche; d'après ce que Patrice entendit dire autour de lui, il conclut que le chef de l'expédition n'osait pas s'aventurer plus avant du côté du fort Thomas, et qu'il avait été décidé dans un conseil tenu le soir précédent qu'on reprendrait le chemin du nord-ouest.
Cette détermination des Indiens causa un nouveau chagrin à Patrice. Tant qu'ils seraient restés sur les bords du fleuve Saint-Laurent, il pouvait espérer être délivré soit par le chef ottawa, soit par les troupes qui ne manqueraient pas de partir du fort Thomas à la nouvelle des dévastations commises dans une demi-douzaine d'établissements. Mais une fois emmené dans le nord-ouest, au delà du lac Iroquois, il devenait presque impossible que ses parents et ses amis découvrissent où il était, et parvinssent à le tirer d'entre les mains des Indiens.
Le guerrier iroquois vint lui-même détacher Patrice de son arbre; mais il lui laissa les deux bras liés le long du corps par une lanière de cuir, qui, fixée à son cou, descendait en tournant autour de lui jusqu'à la naissance des cuisses. Ainsi garrotté, le pauvre garçon ne pouvait songer à prendre la fuite. Aussi son maître le laissa-t-il libre de marcher à sa guise. Privé de l'usage de ses mains, Patrice, quand il avait soif ou faim, était obligé de venir trouver son maître, qui le déliait quelques instants et ne lui permettait de s'éloigner de lui qu'après l'avoir garrotté de nouveau.
Le troisième jour, à la tombée de la nuit, les Iroquois campèrent au bord d'une petite rivière profondément encaissée et très rapide, qui allait se jeter dans le fleuve Saint-Laurent à cent kilomètres plus bas. Vers les dix heures du soir, le temps, qui avait été très mauvais toute la journée précédente, se mit à la tempête. Il s'éleva un vent furieux, il tomba des torrents de pluie, et le fracas du tonnerre vint se mêler aux mugissements de la forêt battue par l'ouragan.
Patrice, attaché à un énorme sapin, grelottait malgré sa couverture, composée de plusieurs peaux de castor cousues ensemble. Bientôt l'eau ruissela tellement sous lui, qu'il fut obligé de se lever: il s'appuya contre le tronc du sapin, et tâcha de se tourner de manière à ce que l'arbre l'abritât le mieux possible du vent et de la pluie.
Dès le commencement de la tempête il était tombé une telle averse, qu'en un instant tous les feux allumés dans le camp des Iroquois avaient été noyés. Beaucoup parmi les principaux guerriers couchaient sous des espèces de tentes; toute leur promptitude à les abattre, quand l'ouragan se déchaîna, ne put empêcher qu'un grand nombre d'entre elles ne fussent emportées au loin. Il en résulta un désordre extrême: au milieu d'une obscurité profonde, les Iroquois couraient en tous sens, et se bousculaient en cherchant à rattraper leurs tentes, leurs couvertures, leur bagage, que le vent et les ruisseaux leur disputaient.
Au plus fort de la bagarre, un éclair effroyable montra à Patrice un guerrier accroupi à quelques pas de lui, sous un buisson épineux. Quelque rapide, quelque fugitif qu'eût été l'éclat de la lumière qui lui avait permis de distinguer le guerrier, il avait suffi à Patrice pour reconnaître le chef ottawa ami de son père. Il se rappela alors que pendant tout le jour précédent il avait à plusieurs reprises entendu le chant du pic des bois sans avoir vu cet oiseau, et que dans toutes les parties de chasse que le guerrier ottawa faisait avec son père, ce chef se servait habituellement du cri du pic pour prévenir Bryan de se tenir prêt à tirer une pièce de gibier.