Constance redescendit. Dame Catherine la trouva pâle au retour. Elle la gronda doucement de son imprudence. C'était si haut! L'escalier était si raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite, elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son père était gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots! Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les cheveux sur la tête. L'hiver c'était une glacière, l'été des plombs, comme à Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!

En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses déceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas. Georges espérait. Quand la flamme vivifiante de l'espérance échauffe le coeur de l'homme, il n'y a pas de misères pour lui.

Mais le chef des Tondeurs devait encore bientôt tomber des régions éthérées d'un beau rêve dans les abîmes d'une réalité infernale.

Le soir même de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traîner à bord d'un navire, mouillé en rade, et le plonger à fond de cale, avec dix autres détenus.

CHAPITRE XIII.

LE SAINT-LAURENT.

Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de maître Jacques Cartier eût plutôt donne gain de cause à ses Zoïles qu'à ses Mécènes, des esprits distingués ne l'en considérèrent pas moins comme un premier pas vers des conquêtes importantes. Parmi ces natures d'élite, citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mérite d'être gravé en lettres d'or au socle de la statue que la postérité élèvera sans doute, un jour, à l'illustre parrain de la Nouvelle-France.

Dès qu'il fut de retour à Saint-Malo, Cartier alla visiter son protecteur. Il lui fit le récit du voyage; lui présenta les deux sauvages qu'il avait ramenés. Taignoagny et Domagaia comprenaient déjà un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indigènes répétèrent à Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit à Cartier: Le fleuve dont il avait aperçu l'embouchure baignait, à des distances infinies, une terre féconde et bien peuplée. Le pays se divisait en trois sections: Saguenay, Canada [30], Hochelaga.

Note 30: [(retour) ]

Telle est la version plusieurs fois répétée de Jacques Cartier. Elle prévalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom de Canada. Mais, quoi qu'on ait pu dire à ce sujet, quoi que j'aie pu avancer moi-même en mes oeuvres précédentes, il me paraît constant aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent, de pays appelé Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on veut. On le doit écrire Kaugh-na-daugh. Les noms de Kaugh-na-waugh-a, Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas et d'autres avec le même radical ou la même terminaison se rencontrent fréquemment dans l'Amérique Septentrionale.

On montra à ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mêlés les uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et déclarèrent qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la contrée, ajouta en outre que, dans l'intérieur, à l'Ouest, il y avait une grande nation, d'individus blancs et habillés comme les Français. Ce rapport, fait plusieurs fois à Cartier, pendant ses voyages, ne semblerait-il pas prouver que des navigateurs européens avaient, longtemps avant lui, rangé ces côtes?