Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut très-satisfait du début de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec tant d'activité que, six semaines après, le 30 octobre 1534, l'amiral Philippe de Chabot lui délivrait, au nom du roi, cette Commission, beaucoup plus large que la première.

Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse croire que Charles de Mouy «se rallia alors seulement à la cause des découvertes et qu'il vint se joindre à Philippe de Chabot.» C'est une erreur regrettable. Le grand amiral eut assurément une part glorieuse à l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On a vu que, lors du précédent voyage, ce dernier passa en revue les gens de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crédit à la cour de France. Et, grâce à ses démarches, grâce à son influence, une foule de gentilshommes sollicitèrent la faveur de s'embarquer avec maître Jacques, qui avait été officiellement promu au rang de capitaine.

Le «mandement» de Cartier, signé Philippe Chabot, et «scellé en plat quart de cire rouge,» portait qu'il commanderait et mènerait, aux terres neuves, trois navires équipés et avitaillés pour quinze mois, afin de parachever la navigation des contrées qu'il avait déjà reconnues et en découvrir d'autres. Tous les soins d'affrètement des navires et recrutement des équipages lui étaient confiés, «à tel pris raisonnable qu'il adviserait au dire des gens de bien et à ce congnoissans.»

Enfin, on lui déléguait la surintendance générale de l'expédition, et un pouvoir absolu sur les «pillottes, maistres, compagnons mariniers et aultres,» qui l'accompagneraient.

Quand ces Lettres patentes eurent été lues en la baie Saint-Jean et publiées par «bannye» dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de Jacques Cartier durent crever de jalousie.

Leur rage ne le préoccupa guère. Le succès ne l'enivra point non plus. Il continua de se montrer ce qu'il était: réservé avec ses supérieurs, obligeant avec ses égaux, sévère mais juste avec ses subalternes, bon avec tous.

Cartier passa l'hiver en courses, tantôt à Paris, tantôt à Rennes, tantôt dans les ports du littoral breton.

L'année 1538 s'ouvrit sous de fâcheux auspices. Un moment Cartier put craindre pour la réalisation du désir de toute sa vie. Depuis quelques années suspendue par le traité de Cambrai (1529), la guerre se rallumait. Le roi de France était prêt.

La mort de sa mère lui avait donné de l'argent. Jusqu'alors, nous avions été tributaires de l'étranger pour l'infanterie. François venait d'instituer les légionnaires, ce «qui fust une très-belle invention,» dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce n'était pas sans quelque raison que Charles-Quint annonçait dans Rome qu'il comptait sur la victoire et déclarait que, «s'il n'avait pas plus de ressources que son rival, il irait à l'instant les bras liés, la corde au cou, se jeter à ses pieds et implorer sa pitié [31]

Note 31: [(retour) ]

Michelet.