—Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement; ne nous montrons pas trop rigoristes pour ces pauvres ignorants. Nous ne sommes pas déjà si sages, tous tant que nous voici. Quel est celui de nous qui jamais n'outragea le Seigneur? Ayons de l'indulgence pour le prochain. Que notre conduite lui soit un exemple. Dieu a bien fait tout ce qu'il a fait. Nous le prierons de nous prêter sa lumière pour éclairer ces aveugles, et peut-être feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte Église! Admirez, d'ailleurs, la beauté du pays, sa fécondité, l'excellence des aliments qu'il produit. N'est-ce point réjouissant? Voyez ces arbres magnifiques qui bordent les rives du fleuve; ces champs de blé sauvage qui se déploient à perte de vue; ces cerfs, daims, ours, lièvres, lapins [46], écureuils, qui apparaissent à chaque instant sur la plage; et cette multitude d'oiseaux: grues, cygnes, outardes, oies, canards, pigeons, perdrix, pluviers, dont les bois et les airs sont remplis; et cette infinie variété de poissons, comme baleines, chevaux et loups marins, saumons, truites, maquereaux, mulets, bars, brochets, esturgeons, carpes, brèmes, éperlans aussi bons qu'en rivière de Seine, qui fourmillent dans les eaux; contemplez tous ces trésors naturels et dites-moi si cette terre n'est pas une terre de Promission? Qu'en penserez-vous, mes chers amis, si nous trouvons, comme on me l'a assuré, à Hochelaga, capitale de ce vaste empire, des mines d'argent, d'or et de pierres précieuses?
Note 46: [(retour) ]
Castors, et non lapins, comme l'a dit un éditeur. La petite rivière de la Bièvre, à Paris, signifie la rivière des castors. Ces animaux existaient dans l'ancienne Gaule. On en trouve même encore quelques-uns à l'embouchure du Rhône.
En prononçant ces paroles, le brave marin s'était animé, contre son habitude. Son mâle visage rayonnait de tous les feux du génie.
Il disait vrai, toutefois.
Elles étaient réellement d'une fertilité luxuriante les contrées qu'ils côtoyaient depuis leur départ de Sainte-Croix, qu'ils avaient quittée le 19 septembre (malgré les représentations intéressées des aborigènes), pour pousser aussi loin que possible leur reconnaissance.
Le galion l'Émerillon et deux barques avaient été affectés à ce voyage. Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l'équipage, bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait été laissé sur les deux autres navires.
Caressée par les ailes des plus riantes espérances, la gaieté régnait à bord de l'Émerillon. A la splendeur du paysage qui se déroulait lentement sous les yeux, se joignait l'incomparable pureté, du ciel, encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent combien il est agréablement diversifié ce panorama, ceux qui ont promené leurs rêveries sur le Saint-Laurent entre Québec et Montréal.
Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les féeries, c'est aux premiers jours de l'automne qu'il faut visiter cette galerie enchanteresse. L'opulente palette de Rubens n'aurait suffi à reproduire l'éclat et la variété de ses rideaux de verdure et de ses tableaux agrestes. Il y a là une profusion de couleurs inouïe. Les émeraudes les topazes, les rubis, les turquoises, les améthystes, les perles, les diamants de toute eau, de toute nuance semblent avoir été jetés, à pleines mains, sous une pluie d'or et d'argent, à la tête des végétaux grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse parure. Et, pourtant, à ce prodigieux ensemble de couleurs multiples éblouissantes, le plus léger frémissement de la brise prête même une harmonie une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces richesses, on dirait d'un merveilleux cachemire de l'Inde pavoisant les deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres auxquels flottent ses longs plis moirés, il en tomberait une poussière de pierreries.
Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de regarder des scènes si belles, si séduisantes. Mais ce qui captivait surtout leur attention, c'était la vigne, très-abondante, et pliant sous le poids des raisins, qui festonnait les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser, à petites journées, s'arrêtant à peine pour prendre langue, faire des échanges avec les indigènes. En un détroit, nommé Ochelay [47], à quelque, vingt-cinq lieues de Sainte-Croix, un «grand seigneur du pays» vint à bord. Il présenta au capitaine deux de ses enfants, comme gage d'amitié. Cartier accepta l'un, fillette de sept à huit ans, dans l'intention de la faire instruire, et refusa l'autre, un garçon «parce qu'il estoit trop petit.»
Après avoir «festoyé ledit seigneur et sa bande,» l'on remit à la voile et bientôt, le 28, l'Émerillon arriva dans un grand lac, large d'environ cinq ou six lieues et de douze de long [48].