—Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi ne pense plus à moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre l'Espagne lui a fait négliger ses promesses. Il m'avait honoré d'un excellent accueil, quand je lui présentai Donnacona, Taignoagny, Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il était disposé à m'accorder, malgré les clabauderies des jaloux, une nouvelle Commission. J'aurais exploré le Saguenay, ces terres inconnues qu'avait visitées Donnacona et qui produisent les minéraux précieux! J'aurais ainsi ajouté à la gloire et à la richesse de la France. Mais tout a tourné contre moi......

—Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.

—Sans doute, ma chère femme, sans doute. Aussi n'accusé-je point la Providence. Mais saurais-je ne pas déplorer que les malheurs de ma patrie l'empêchent de profiter de ces belles découvertes que l'on pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favorisé par le sort. En revenant à Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi par l'étranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt. Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi d'expéditions par-delà les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot est accusé de crime de lèse-majesté!...

—Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos afflictions!

—Non, hélas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, répondit Jacques Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes. Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle était vive, mais bonne au fond, généreuse! Elle aurait fait une épouse excellente. Notre Étienne et elle...

—Oh! ne me parlez plus de ces rêves, mon ami. Je souffre trop à leur songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette enfant. J'étais aveugle...

—Allons, ne pleure pas, dit Cartier ému. De vrai, tu as été aveugle de ne pas soupçonner ses intrigues avec le misérable Maisonneuve. Et si, à son lit de mort, Lucas ne m'eût fait des révélations, toujours nous aurions ignoré que Constance s'était éprise de ce capitaine de brigands dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expié leurs crimes sur l'échafaud. Mais là n'est plus la question. Lui mort ou demeuré en la Nouvelle-France, notre fille eût bien vite perdu son souvenir. Cette amourette ne pouvait avoir de conséquences sérieuses. A l'âge de Constance, elle n'avait rien que de très-naturel. Maisonneuve était beau, grand seigneur chacun à Saint-Malo raffolait de lui. Est-il surprenant qu'une fillette romanesque se soit laissé prendre le coeur parce galant! Mais, je le répète, cela n'aurait pas eu du suites. Si j'eusse été averti plus tôt, quelques remontrances à la chère enfant l'eussent incontinent ramenée dans le droit chemin. Elle était si docile à mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arrivé... Pourtant, je me dis quelquefois que nous la retrouverons...

—Hélas! moi je n'ose plus espérer! sanglota Catherine. Quand je vais prier sur la tombe de cette pauvre Manon, défunte il y a deux ans, je voudrais voir aussi son reliquaire...[57]

Note 57: [(retour) ]

C'était un usage en Bretagne de placer les têtes des morts dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces reliquaires étaient en bois, percés de trois trous. On y lisait: Cy est le chef de X.

—Peux-tu nourrir de telles pensées?