—«Habitées, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant quitté le port de Brest dans ledit golfe, nous pénétrâmes en un autre havre ou nous plantâmes une croix et qui fut appelé Saint-Servain, un autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrîmes en l'île de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, pelées, il n'y a autre chose que mousse et petites épines. Cependant on y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils ont les cheveux liés au-dessus de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.»

—Et ils sont nus? dit Lorimy.

—«L'été, da oui; à l'exception d'un petit jupon d'écorce à la ceinture. Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de bêtes.»

—Des peaux de bêtes! Seigneur Jésus! doivent-ils être laids! s'écria la femme du cabaretier, qui était venue, sur la pointe des pieds, grossir l'assistance.

—Est-ce que vous n'avez pas la gorge sèche, compère? demanda l'hôtelier.

—Tout de même, répondit Morbihan, en tendant son gobelet.

Il reprit, après avoir sablé une notable quantité de la liqueur généreuse:

—«Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps, avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en avons ramené deux, da oui!»

—Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrétiens?

—«Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils chassent avec leurs bateaux faits d'écorce d'arbre de bouleau. Demain, je pourrai vous en montrer un que nous avons rapporté.»