La pêche était donc l'occupation par excellence de ses habitants, qui y consacraient la plus grande partie de leur temps.

La population, y compris la garnison, s'élevait à dix ou douze mille individus. Elle se composait généralement d'Anglais; mais on y remarquait quelques Canadiens,—descendants de ces malheureux Acadiens qui furent si indignement persécutés par la Grande-Bretagne, à la fin du XVIIe siècle,—et même quelques Français d'outre-mer.

Parmi ces derniers se trouvait une famille riche et très-considérée dans le pays.

Son chef se nommait M. du Sault. Il était arrivé dans la Nouvelle-Écosse, quelque vingt ans auparavant, avec sa femme et deux enfants en bas âge.

Aujourd'hui, Bertrand, l'aîné de ces enfants, était âgé de vingt-deux ans; Emmeline, sa soeur, en comptait vingt.

Ils vivaient chez leurs parents, dans une belle campagne sur les bords de la mer, à un demi-mille environ d'Halifax.

Jamais frère et soeur ne s'aimèrent plus qu'eux; jamais natures sensibles ne furent mieux faites pour s'entendre. Toujours ensemble, toujours d'accord, ils n'avaient point de secrets l'un pour l'autre. Ils chérissaient également M. et madame du Sault, qui leur rendaient cette tendresse avec usure.

Cette famille paraissait aussi heureuse qu'on peut l'être en ce monde, et chacun se la proposait pour modèle, chacun enviait sa félicité.

M. du Sault était pauvre en débarquant à Halifax, vers 1792. Ceux-ci disaient qu'il avait fait naufrage, ceux-là qu'il avait été assailli et dépouillé par des pirates; mais on ne savait à laquelle des deux versions s'arrêter. Quant à lui, il était muet sur ce sujet, laissait volontiers causer les gens, et savait éluder la question quand on l'interrogeait directement.

Depuis lors, il avait fait fortune, une fortune princière, évaluée à plusieurs millions. Prévoyant l'importance que les pêcheries ne tarderaient pas à acquérir, il avait, un des premiers, organisé un établissement sur une vaste échelle, et le succès était venu couronner son entreprise. Plus tard, il acheta du gouvernement britannique des terres à vil prix, les engraissa avec des bancs de poissons en décomposition, que le flux avait jetés sur la côte, et obtint des récoltes merveilleuses.