Les animaux sont si peu poursuivis par l'homme, que sa vue ne les effraie pas.
M. Murray raconte, fort naïvement, l'anecdote suivante:
«On dit que les ours sont très-nombreux et les chasseurs rapportent les avoir rencontrés quelquefois par douzaines. Mais, dans mon excursion, je n'en ai aperçu qu'un à la baie Gamache, deux près de la pointe au Cormoran, et un dans le voisinage du cap Observation. J'ai trouvé ce dernier sur une étroite bande de la plage, au pied d'un rocher élevé et presque vertical. De loin, je le pris pour un morceau de bois charbonné, et ce ne fut qu'à cent cinquante pieds de lui, que je reconnus mon erreur. Il paraissait trop occupé à déjeuner avec les restes d'un phoque, pour faire attention à moi, car malgré les coups de marteau dont je frappai un caillou, et malgré les autres bruits que je fis pour lui donner l'alarme, il ne leva pas la tête, et continua de manger, jusqu'à ce qu'il eût achevé sa carcasse, ce qui m'obligea, faute de fusil, à demeurer une demi-heure, spectateur de son repas.
»Quand il ne resta plus du phoque que les os, maître Martin grimpa, tout à loisir, à la surface du rocher nu, lequel est à peu de chose près, perpendiculaire, et disparut au sommet, à cent pieds du niveau de la mer au moins.»
Pour compléter cette esquisse d'Anticosti, je n'ai plus qu'à dire un mot des matières économiques qu'elle contient, et dont l'exploitation suffirait à enrichir toute une population.
Son sol renferme la pierre de taille, la pierre à aiguiser, le fer oxidulé et peut-être même le fer limoneux. L'argile à briques, la marne coquillière d'eau douce, la tourbe y apparaissent sur de vastes superficies et des profondeurs incalculables. Dans les anses et les places abritées, les algues marines ont pousse à profusion; et on en pourrait tirer bon parti, soit pour fumer le sol, soit pour les exporter comme engrais dans les pays voisins.
Enfin, le littoral d'Anticosti est hérissé d'une accumulation de bois flottants telle, que M. Murray terminait ainsi son rapport de 1856[11]:
[Note 11: J'ai visité Anticosti, en 1853.]
«Suivant le calcul que j'ai fait, si tous ces bois étaient placés bout à bout, ils formeraient une ligne égale à la longueur totale de l'île, ou cent quarante milles, ce qui donnerait un million de pieds cubes. Quelques-uns de ces morceaux de bois équarris peuvent provenir des naufrages; mais le plus grand nombre, étant des billots qu'on n'embarque pas comme cargaison, nous porte à croire que la flottaison en est la source principale.»
Je partage entièrement l'opinion de M. Murray. On sait que le commerce du bois est immense au Canada. Après avoir été coupés, les arbres sont lancés sur les cours d'eau, assemblés en radeaux (cages)[12] et conduits ainsi à un port d'embarquement. Mais souvent les radeaux se brisent et les bois sont entraînés au loin.