—Pas plus que si j'étais sourde-muette de naissance, mon major, dit la vieille femme.

Se tournant alors vers Bertrand:

—Vous voyez, mon ami, que je ne vous prends pas en traître, lui dit-il gaîment.

Il partit sur ces mots, et le blessé ne tarda guère à retomber dans un assoupissement qui dura jusqu'au lendemain.

Son rétablissement fit des progrès rapides. Bientôt il put se promener devant la maisonnette.

L'automne avait rougi la chevelure des arbres. Mais on était au milieu de cette délicieuse saison que les Américains appellent l'été indien, indian summer; le soleil était chaud encore; le ciel, d'un bleu limpide, et la nature, au milieu des fruits savoureux dont elle avait chargé ses plantes, étalait toujours mille fleurs charmantes.

Construite sur la baie Prinsta, la maison habitée par Bertrand jouissait d'une vue splendide, qui embrassait un horizon immense, fermé par les côtes vaporeuses du Labrador.

L'enseigne ne savait point sur quelle partie du globe on l'avait transporté. Il essaya naturellement de s'orienter, dès que ses facultés furent rentrées dans leur état normal.

Mais, si par une attention délicate, dont la cause lui échappait, on avait mis dans sa chambre sa petite bibliothèque, ses meubles, ses boîtes de marine, les boussoles, les octants et les instruments qui pouvaient l'aider à reconnaître sa position en avaient été retirés.

Fidèle à sa parole, le docteur Guérin tenait à Bertrand bonne compagnie. Chaque jour, il passait plusieurs heures avec lui, et faisait de son mieux pour le distraire. En toute autre occasion, l'enseigne eût été enchanté d'avoir fait la connaissance du docteur. Mais, à mesure que ses forces augmentaient, il sentait l'ennui le gagner. Ni les parties de chasse dans les environs, ni les parties de pêche dans la baie, ni les délicatesses d'une nourriture exquise ne le pouvaient contenter. L'incertitude de sa situation l'accablait. Questionné à cent reprises sur ce sujet, le major avait répondu nettement qu'il ne dirait rien.