—Oh! tais-toi! tais-toi! tais-toi, Bertrand! dit Emmeline en cachant son visage dans ses mains.

Mais le frère aimait à parler de lui. C'était son défaut. Il continua, en s'animant:

—Et quand les chirurgiens eurent déposé que j'étais mort, quand vinrent les ensevelisseuses, quand j'assistai à leur conversation lugubre, quand sur ma tête retentit le marteau qui clouait mon cercueil! puis les chants funèbres, le Requiem: cette voix solennelle du prêtre, ces répons nasillards et comme ironiques des chantres et des enfants de choeur, et les gémissements des assistants sur ma fosse, et le cri déchirant de notre père,—lorsqu'on l'entraîna loin du lieu où je devais expirer, en toute connaissance de moi-même et sans pouvoir protester contre l'ignorance implacable qui me condamnait,—et la première pelletée de terre qui m'annonça que c'en était fait, que tout était fini, irrévocablement, entre ce monde et moi…

—Quelle destinée! quelle destinée! balbutia Emmeline frémissante.

—Jusque-là, poursuivit Bertrand, j'avais nourri quelque espoir. Je me disais que le bon Dieu serait miséricordieux, qu'il se laisserait fléchir à mes ardentes prières, que chauffée par les brûlants désirs de mon esprit, ma chair s'amollirait, qu'elle reprendrait son impressionnabilité; mais quand sur mon cercueil tombèrent ces cailloux avec un bruit sépulcral, on! je n'eus plus que blasphème, rage et désespoir dans tout ce qui agissait encore en moi! Je ne conçois point que les derniers ressorts de l'existence ne se brisent pas en mille et mille pièces dans un pareil instant, ne durât-il qu'une tierce.

—Tu perdis alors le sentiment?

—Oui, tout à fait, et fort heureusement…

—Pauvre bon frère!

—Je serais devenu fou! Que dis-je? sais-je ce que je serais devenu?
Fou! ne l'étais-je pas déjà?

—Mais ton retour?