Dubreuil dédaigna de répondre à ces violences; bien plutôt il songeait à s'évader. Ses mains étaient liées l'une contre l'autre, mais à ses pieds pas d'entraves. La nuit tombait. On approchait d'un bois de pins paraissant assez fourré. Que risquait-il de faire une tentative? Elle pouvait réussir, et, s'il échouait, son sort n'empirerait pas.

Le projet arrêté, Guillaume attendit un moment favorable. Quatre Esquimaux allaient devant lui, les deux autres derrière. En entrant dans le bois, comme la piste se rétrécissait, ils se mirent en file.

Sous prétexte qu'il souffrait, le capitaine ralentit le pas, mais d'une façon assez insensible pour ne point soulever les soupçons de ses gardiens. Peu à peu, les premiers prirent quelque avance, pendant que les derniers ralentissaient aussi leur allure, tout en excitant, par des invectives et des bourrades, leur prisonnier à marcher plus vite. Une certaine distance s'était progressivement ainsi établie entre les deux groupes.

Tout à coup, Dubreuil simule une chute, se retourne, et, en se relevant, donne tête basse dans les jambes de l'Esquimau le plus rapproché. Celui-ci tombe; l'autre, à qui l'obscurité ne permet pas de voir, le heurte, tombe à son tour, et Dubreuil file, comme une flèche, dans la forêt. Il ne sait où il va, mais il fuit, il vole avec toute la rapidité possible, sans se préoccuper des branchages qui labourent son front, des épines qui déchirent son corps. Ah! qu'il se sent de vigueur eu ce moment! Qu'il déjouerait aisément tous les efforts de ses ennemis pour le rattraper, s'il avait l'usage de ses mains! Sa course est embarrassée, il trébuche à chaque minute; cent obstacles insignifiants pour un homme qui jouit de la faculté de tous ses membres, mais considérables dans sa position, cent obstacles retardent sa course.

On le poursuit chaudement, on crie, on s'appelle, on entasse les imprécations sur les imprécations, on le presse comme une bête fauve. Le bois retentit, de sons humains, auxquels se mêle le glapissement des animaux sauvages troublés dans leur retraite.

Afin de donner le change aux sauvages, Dubreuil va d'un côté, d'un autre, rebrousse un instant, pour reprendre une direction nouvelle, il descend un vallon, franchit une colline, contourne une éclaircie, escalade une pointe de rocher, plonge dans une gorge et s'arrête à la fin, meurtri, lacéré, essoufflé, pour respirer, pour écouter.

D'abord, il n'entend que les battements précipités de son coeur: puis, son oreille attentive saisit des bruits, mais ils s'affaiblissent, ils s'éloignent. Guillaume pourra donc se reposer, son oeil sonde les ténèbres. Il cherche un endroit convenable et dérobé pour s'asseoir, lorsque les feuilles sèches crient sous un pied léger, mais rapide. Le capitaine veut partir, recommencer la fuite. Impossible, ses jambes flageolent sous lui. Il est tout entier baigné d'une sueur froide. Un nuage passe sur ses yeux. Il s'affaisse, incapable de faire un mouvement.

—Est-ce toi, mon fils? demande bas une voix près de lui.

—Triuniak! balbutie le jeune homme surpris et d'un ton altéré.

—Chut! ne parle pas si haut.