XIV

L'ILE DES GRANDES CASCADES

Cependant, après être sorti de la caverne, Triuniak avait grimpé jusqu'aux crêtes les plus élevées de la montagne. Son but était de découvrir, si faire se pouvait, le village des Esquimaux et le chemin le moins fréquenté qui y conduisait, afin d'approcher à la dérobée de ce village, et d'avoir, comme il l'avait dit à Dubreuil, un entretien avec le chef, qu'il avait connu quinze ans auparavant.

Quand il fut parvenu au terme de son ascension, le soleil avait chassé à l'est les vapeurs épanchées sur la campagne, et, de ce côté, la vue embrassait un vaste paysage. L'ouest était encore à demi voilé par le brouillard.

En plongeant ses regards devant lui, Triuniak aperçut, dans une profonde vallée, des animaux qui paissaient le gazon. Du point culminant où se trouvait l'Indien, ils paraissaient à peine gros comme des chiens. Mais, à leurs larges andouillers, on les reconnaissait pour des cerfs de la plus forte espèce.

Tandis qu'ils broutaient paisiblement l'herbe naissante, un aigle se montra à l'horizon. Sa taille était prodigieuse. Du bout d'une aile à l'autre, il mesurait au moins deux longueurs de flèche. Triuniak le vit s'avancer, planer majestueusement, traverser l'espace, revenir, décrire d'immenses spirales, s'abaisser quelque peu, recommencer son cercle en faisant briller au soleil ses plumes luisantes, remonter ensuite, pour s'arrêter immobile, fixe au milieu de l'éther, et fondre, avec la rapidité de la foudre, sur la harde qui pâturait dans le vallon.

Un instant il disparut. Mais la dispersion du troupeau, fuyant épouvanté dans toutes les directions, annonça à Triuniak que le royal oiseau avait attaqué un des élans.

Bientôt notre sauvage vit une tache noire qui s'élevait… en grossissant, en prenant des formes, à mille pieds au-dessous de lui. C'était le monarque des airs chargé d'une proie. A mesure qu'il se haussait, Triuniak distingua cette proie, un faon qu'il emportait, accroché à ses griffes puissantes. L'animal semblait paralysé par la terreur. L'aigle dirigea son vol vers un des rochers de la montagne, non loin de l'Esquimau, et y déposa sa victime, que d'un coup de bec, il saigna avec une merveilleuse dextérité. L'élan pouvait être une bonne aubaine pour des gens qui manquaient à peu prés de provisions. Cette idée vint à l'esprit de Triuniak. Il résolut d'en disputer la possession au terrible chasseur. Il n'avait ni arc ni flèches; mais avec son couteau il coupa une grosse branche, y attacha une corde munie d'un noeud coulant à un bout, d'une lourde pierre à l'autre, et s'avança résolument à la conquête du butin. Tout occupé de sa capture, l'aigle n'avait pas encore remarqué l'homme. Quand son oeil perçant tomba sur lui, il poussa un cri aigu et se disposa fièrement au combat.

Perché sur le cadavre du faon, se battant bruyamment les flancs avec ses ailes à demi déployées, le cou tendu, les prunelles ardentes, les plumes hérissées, il attendit l'attaque de cet air imposant et redoutable qui est la plus éloquente expression de la force et de la vaillance.

A armes égales, le succès de la lutte n'eût guère été douteux pour l'auguste despote. Mais il comptait sans les ruses de son ennemi. Elles devaient triompher.