Triuniak, arrivé à portée de l'aigle, allongea sa perche et fit mine de l'en frapper. Celui-ci ouvrit le bec pour saisir la branche, qu'il eût mise en morceaux. Son adversaire la retira vivement à lui. L'oiseau, alors, se dressa de toute sa hauteur sur ses ergots, étala tout à fait ses ailes comme s'il allait se jeter sur le téméraire. Triuniak attendait ce moment. Par une manoeuvre habile, il rechassa la perche en avant, coula le noeud au col de l'aigle et tira brusquement.

L'oiseau, qui s'était juché sur une roche à dix pieds au-dessus de l'homme, avait, pour prendre son élan, dégagé ses griffes du corps du faon. Cédant à cette violente et soudaine traction, il perdit pied, tomba à moitié étranglé dans le vide et fut aussitôt lancé du pic vers la vallée. Il n'était pas mort, mais aveuglé et presque étouffé par la strangulation, et agitait, ses pennes avec un fracas formidable, dont retentissaient les échos de la montagne. C'était un spectacle singulier que celui du colossal oiseau se débattant au-dessus du gouffre, en faisant siffler, comme un fléau, la longue perche et la pierre pendues à son cou. A la fin, épuisé par la corde, que ses efforts même serraient de plus en plus, il s'abaissa lourdement et se perdit sur les rampes boisées de la montagne.

Mais il pouvait arriver qu'il coupât le lien et se débarrassât, dès qu'il aurait rencontré un point d'appui. Aussi Triuniak se hâta-t-il d'escalader les masses rocheuses où était le faon pour s'en emparer et se mettre en sûreté. Par malheur, dans sa vivacité, il fit une chute et se foula le pied.

A grand'peine le Groënlandais put regagner la grotte, en traînant son gibier derrière lui. On comprend sa douleur de n'y plus trouver Innuit-Ili, d'Être incapable de le secourir! car son sort n'était pas douteux: les Esquimaux avaient laissé assez de traces de leur passage pour l'apprendre à Triuniak.

La caverne elle-même ne lui offrait plus de sécurité. Il chercha une autre retraite dans le voisinage et demeura une huitaine de jours caché, dévoré de douleur et d'inquiétude. L'entorse ayant alors à peu près cédé à des frictions de graisse et à l'application de plantes médicinales, abondantes dans ces régions, Triuniak se mit, une nuit, en marche vers l'endroit où il supposait que devait être situé le village esquimau.

Son plan était arrêté: sauver Innuit-Ili s'il vivait encore, ou mourir. Parvenu à sa destination avant le jour, il se tapit sur la lisière du bois, pour reconnaître le terrain quand l'aube serait levée. Il avait été étonné que les chiens, qui rôdent ordinairement autour des campements indiens, n'eussent pas dénoncé son approche, mais il le fut bien plus de voir que rien ne bougeait dans le village après que le soleil eut fait son apparition. Les Esquimaux avaient-ils changé de territoire ou étaient-ils partis à la chasse?

Triuniak s'approcha de la cabane la plus proche: elle était dévastée, la suivante, de même; ainsi des autres. Au milieu de la place gisaient les débris d'un bûcher et des fragments d'os humains. Le Groënlandais sent son coeur saigner.

Mais, en recueillant avec un pieux respect ces ossements, qu'il croyait être ceux de son ami, il discerna sur le sol de nombreuses empreintes de pas. Elles ne ressemblaient pas aux larges et molles impressions faites par les bottes des Esquimaux. Leur forme mieux définie, leur profondeur plus grande vers les doigts que vers le talon, trahissaient une jambe habituée à la course,—le mocassin des Indiens Rouges. La désertion du village, fut aussitôt expliquée à Triuniak. Puis, tout à coup, il tressaillit, laissa échapper le crâne noirci qu'il tenait à la main, et se pencha pour examiner plus attentivement les empreintes.

—Mon ami n'est pas mort, pensa-t-il avec joie. Son Dieu l'a protégé encore, car voici assurément la marque de ses pieds, je les reconnais à leur pointe tournée en dehors, tandis que nous les portons en dedans.[23] Les Indiens Rouges l'ont emmené captif. Il n'y a pas plus d'un flux[24], car les traces sont toutes fraîches.

[Note 23: Tous les sauvages de l'Amérique septentrionale ont la pointe du pied tournée en dedans. L'habitude de se tenir ainsi, en canot a dû donner à leurs pieds cette inflexion.]