Cette pêcherie leur était vivement disputée par les Indiens Rouges, qui les en chassaient souvent par la force des armes et s'approvisionnaient de poisson à leurs dépens.
En longeant le bord du fleuve, le capitaine Dubreuil arriva à l'établissement. Les femmes du camp s'y trouvaient toutes réunies. Les unes appendaient, pour les faire sécher, des saumons à de vastes hangars en branches de cèdre; d'autres en boucanaient à la fumée, sur des claies supportées par des pieux, au-dessous desquelles se consumaient lentement des rameaux de pins aromatiques. Un plus grand nombre attrapait le poisson, à l'aide de vastes mannes en osier tendues au milieu même de la cataracte. Ces mannes ressemblaient, proportions gardées, à nos nasses. On les assujettissait à des pointes de rocher, pour les lever quand on les jugeait pleines de saumons. Chacune pouvait contenir une centaine de ces poissons, dont les essaims compactes donnaient à la rivière l'apparence d'un champ de nacre de perle.
Ils affluaient vers la chute, les gros, les femelles en avant, les mâles à la suite, les jeunes à l'arrière-garde, tous cherchant à surmonter l'obstacle, quoiqu'il eût bien cinquante pieds d'élévation. On les voyait bondir, s'appuyer aux pierres, ramasser sous leur corps l'extrémité de leur queue, en faire une espèce de ressort, débander tout d'un coup l'arc ainsi formé, frapper l'eau vigoureusement et franchir la cataracte par une série de sauts successifs.
Entraînés par le flot ou repoussés par les pêcheuses munies de longues perches, ceux qui manquaient leur coup,—et c'était la majorité,—retombaient dans les filets disposés à cet effet.[29]
[Note 29: Les sauvages de la Colombie usent d'un même procédé pour pêcher le saumon.—Voir les Nez-Percés et la Tête-Plate, première partie des DRAMES DE L'AMÉRIQUE du NORD.]
Dubreuil s'amusa longtemps à suivre des yeux le travail des Indiennes, qui déployaient dans leur tâche une activité et une adresse surprenantes.
Vers midi, il déjeuna avec elles. Le menu se composait exclusivement de saumon rôti au feu et d'oeufs de ce poisson confectionnés en gâteau. Pour faire ce gâteau, les oeufs sont broyés entre deux pierres plates et trempés à l'eau. On les recueille ensuite, on les presse avec les doigts dans une poignée d'herbes et on les jette dans un vase rempli d'eau, où on les cuit avec des cailloux chauds plongés dans ce vase, en ayant soin de remuer la pâte pour qu'elle ne s'attache pas au fond. Cette pâte parvenue à l'état de consistance désiré, on en fait une galette, qui se mange sèche ou trempée dans l'huile de phoque. Les Indiens la considèrent comme un grand régal.
Pendant le repas, une des Boethiques demanda en mauvais esquimau à
Dubreuil s'il était vrai que Kouckedaoui eût retrouvé Shanandithit.
—Oui, dit-il.
—La ramène-t-il avec lui? continua la questionneuse.