En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le fleuve, et, dès le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges, qui avaient levé les tentes, embarqué le poisson, et retournaient à leur oudenanc (village) de Baccaléos.

La troupe était montée sur une vingtaine de grands canots, dont une partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les femmes.

Kouckedaoui avait installé Dubreuil et Triuniak dans sa propre embarcation, que décoraient de nombreux et horribles trophées de guerre:—des chevelures enlevées soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux.

Le troisième jour après leur départ de l'île des Grandes-Cascades, les Indiens-Rouges établirent des mâts dans leurs chimans, et y fixèrent de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godillée à l'arrière, tenait lieu de gouvernail.

La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve, dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui détroit de Belle-Isle. Ces parages, constellés d'îlots, de rochers à fleur d'eau et de bancs de sable, offrent beaucoup de dangers à la navigation.

On y arriva dans la soirée, et Kouckedaoui se proposait de camper sur quelque îlot, dès que le soleil serait couché, pour traverser le détroit de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tête. Il le pilotait lui-même, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel, aux pittoresques découpures, aux opulentes frondaisons, qui se déroulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre à inspirer de l'inquiétude. Le firmament avait cette sérénité, cette profondeur qui, sous le rigoureux climat de l'Amérique septentrionale, rappellent le beau ciel d'Italie, la brise, toute parfumée, de senteurs marines, ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit que le frou-frou du canard noir labradorien s'élevant de son nid à l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perchée à la cime d'un arbre, au bord de la mer, et lançant avec extase quelques sons rares, mais si précis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de rapports avec les sons d'une flûte ou avec le tintement d'une clochette d'argent![31]

[Note 31: Voyez l'Ornithologie d'Amérique, par A. WILSON.]

Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il sujet de répandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant Kouckedaoui était soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper autour du sien et à ses gens d'apprêter leurs armes. C'est qu'en côtoyant le rivage d'une île, son oeil avait vu ce que l'oeil de Guillaume n'aurait certainement pas découvert,—la trace du glissement d'un kaiak sur un banc de sable que la marée avait maintenant recouvert de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphère qui semblait si pure, cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fumée.

—Mon frère redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant vainement ce qui excitait la défiance du chef boethic.

—L'homme doit être comme le renard, toujours veiller, dit sentencieusement Kouckedaoui.