Leurs discours, leurs chants se prolongèrent fort avant dans la nuit.
Insensiblement toutefois ils cédèrent au sommeil.

Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les émotions, une affliction profonde le tenaient éveillé près du cadavre de Kouckedaoui. Comme il contemplait avec une mélancolie rêveuse le sombre azur du firmament, les signes précurseurs d'une aurore boréale y firent leur apparition.

Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli, tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques, toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté. A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu d'artifice, apparut la couronne de l'aurore boréale, spectacle qui défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante, enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation, avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire.

Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits. Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance réelle était tout à fait la même.

Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui près du corps de son mari, la lui rappela.

—Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé son spimia kakoum [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi!

[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]

Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses sentiments superstitieux.

Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur.

Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé l'homme blanc.