Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit.

Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir, qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre!

Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre, c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte?

—Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise, car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la veille.

Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme.

Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme devant lui offrir plus de ressources pour subsister.

La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme; l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient cruellement souffrir.

Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert.

Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites, qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix. Il la frotte sur son vêtement, l'examine… c'est de l'or, de l'or pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête!

Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire ironique:—Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites ferait assurément bien mieux ton affaire!