—Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du sien.
—La parole de ma soeur est décisive! dit le chef.
—Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot. Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur les Boethics.
Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman.
La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est, elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34].
[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu plus tard, les navigateurs européens.—Voyez les cartes de l'île de Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor, Montgomery Martin, Brué, etc.]
Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.
Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes, si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient au-dessus de toute autre pelleterie.
Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré. Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le forcèrent de suspendre sa marche.
Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin, résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour de Dieppe lui permît de reprendre sa course:—l'un ou l'autre pouvant lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude.