—Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils reviennent!
Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri.
—Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus étrange encore. Que peut être cet individu?
—Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.—Un Européen? ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère, tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé. Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il.
Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au pied, une sève jaunâtre et visqueuse.
Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres.
—Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre, qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35]
[Note 35: C'était l'acer saccharinum de l'Amérique septentrionale. On le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]
En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec délices.
—Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson, reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut que je rattrape mon homme!