Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son élève et maître.
Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune, Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin, d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités: Matchi-Manitou, le Grand-Esprit, Tchougis, le Diable, Ouaïche, dieu des songes, Agreskoui, déesse de la guerre. Les insulaires tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie, que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les défunts.
Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé; d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans un cercueil rempli de gomme de pin (pinus balsamifer), où il se conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature, des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et d'ornements d'espèces diverses.
[Note 41: Sur les tombes des enfants.]
Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective.
La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres, l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le nihog, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de s'échapper.
Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient, avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous pour respirer.
Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent. Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse. Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant.
Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs qu'ils se pourraient procurer.
Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà les mers!