Celui-ci était un homme de grande taille, robuste, dont le poids des ans semblait n'avoir en rien altéré la vigoureuse constitution. Il avait l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la neige, et brillait une lourde chaîne d'or massif. Il était coiffé d'une toque en velours noir et vêtu d'une robe de même étoffe, serrée à la ceinture par une cordelière, costume des opulents armateurs du Levant.

Son fils, Sébastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'était le même regard, la même délicatesse nerveuse, le teint olivâtre des méridionaux; mais avec l'expression plus ardente, plus passionnée que comportait son âge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits, hardiment accentués, annonçaient l'énergie, l'impressionnabilité, l'esprit d'aventure.

[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831, dans une galerie particulière, à Bristol. Au-dessous on lit:

«Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis Aurati, Primi Inventoris Terræ-Novæ, sub Henrieco VII, Angliæ Rege.»]

Il portait l'élégant habillement des jeunes gens riches de cette époque; chapeau de feutre, ombragé d'une plume d'autruche; large fraise tuyautée en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonné d'argent, haut-de-chausses bouffants, jaunes, à côtes rouges, et attachés au milieu de la cuisse par une jarretière d'or, bas de soie montant sous le haut-de-chausses et souliers à la poulaine. Une épée au côté, des gants de chevreau aux mains, et un léger manteau sur l'épaule, complétaient son ajustement, dans lequel Sébastien montrait une aisance, une distinction et une bonne mine qui avaient tourné la tête à plus d'une bachelette et damoiselle bristolienne.

Mais ni leurs grâces, ni leurs provocantes oeillades, pas même le désespoir de l'une d'elles, n'avaient trouvé le chemin de son coeur.

Entièrement livré à l'étude, et particulièrement à celle de la sphère terrestre, le jeune homme était resté longtemps insensible aux charmes de l'amour. La tendresse de son père, l'affection de ses deux frères, Louis et Sanchez avaient presque suffi—sa mère étant morte avant qu'il eût pu la connaître—aux besoins de son âme, jusqu'à la fin du mois qui précède ce récit.

Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversèrent le pont, et entrèrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High street). Cette rue, fort étroite et très-ancienne, était bordée de chaque côté par des boutiques, non point de ces vastes magasins écrasés d'or et ruisselants de lumière, comme ceux d'aujourd'hui, mais de petites échoppes, bien noires, bien enfumées, où l'air et le jour ne semblaient pénétrer qu'à regret, et où les ventes se faisaient plutôt sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des denrées.

Ces boutiques occupaient invariablement la première pièce du rez-de-chaussée: derrière se trouvait la salle commune à la famille du négociant, à demi éclairée par une petite cour. Le premier étage avançait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chaussée; le second, d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon à angle aigu, surmonté d'une boule ou d'un ornement sculpté, projetait ses corniches, comme pour abriter le reste.

Le bois, le plâtras et les moellons avaient été les matériaux employés à la construction des maisons, les fenêtres supérieures faisant saillie, suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchâssés dans des lamelles de plomb, et les enchevêtrures losangées, croisées en X ou en carré, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargés de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cités du moyen âge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue, seulement des brouettes et des traîneaux. Un édit municipal, souvent renouvelé, interdisait les premiers, «de peur qu'ils n'effondrassent les canaux et gouttes[53] souterrains» creusés, vers 1450, pour l'assainissement de la ville.