Aussi comme il bénissait cet hypocrite fieffé, cet insatiable de richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la saluait de toutes parts avec une indicible allégresse. Les fautes, les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun s'estimait bien trop heureux d'une trêve qui lui permettait de respirer enfin, de vaquer un peu plus tranquillement à ses occupations.
[Note 50: Voir l'Histoire d'Henri VII, par F. BACON.]
Une des villes les plus cruellement éprouvées par la guerre civile. Bristol, réparait ses édifice religieux, ses monastères tant de fois pillés, tant de fois ravagés. Les magnifiques basiliques relevaient fièrement leurs clochers aigus comme des flèches, leurs pyramides, leurs campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait pas moins de vingt temples, non compris les couvents.—C'était, pour n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a imposé la Réforme: d'abord, sur la place Centrale, à l'intersection des quatre rues principales, marquée par une belle croix gothique, l'église de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides autels; celle du Christ, fondée en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens, aux quatre angles de cette place; Saint-Léonard et Saint-Warbugh, dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, près de la porte septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne propriété des abbés de Glastonbury, une des plus admirables créations du gothique fleuri; en franchissant le pont, les églises des Grands et des Petits-Augustins, dont la première est devenue, depuis la Réformation, cathédrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville, Sainte-Marie-du-Port, élevée par le comte de Glocester en 1170; la vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte à la conquête; au pied du château, Saint-Philippe, de la même époque que la précédente, et dans laquelle on voit le buste de Robert, fils aîné de Guillaume, à qui son frère Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge sur les yeux; Saint-Nicholas, vis-à-vis du pont jeté sur l'Avon, érigée, en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui de Saint-Jean, en face, s'élançant d'une voûte sous laquelle passait la route; au-delà du pont, la somptueuse église consacrée à saint Thomas, surpassée seulement, dit la chronique, par celle «dédiée à Nostre-Dame, laquelle ilz appellêt RADCEL [51]: située au rivaige de la rivière, pas loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre de merveilleuse haulteur, par dedans à tous cotez vaulsée de pierrées taillées artificiellement et bigarrées. Ayant plus haulte une aultre vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de place qu'ung hôme s'y poeult tenir droict.»
[Note 51: Pour Redcliff, rocher rouge.]
Mais, nonobstant leurs beautés respectives, aucun de ces monuments n'égalait en magnificence et en faste celui du Temple, ou église de la Sainte-Croix, «laquelle les bourgeois croyêt estre édifiée sur laine. Et combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de telle grandeur se polrait tenir sur telle matière molle: toutesfois, il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte et belle, de la façon en grosseur et haulteur de celle de l'église de Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne.» Cette tour tremblait tellement dès le XVIe siècle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il paraît néanmoins qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mêmes craintes, car un voyageur écrit: «Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par laquelle il est comme séparé du reste de l'édifice, et cela s'ouvre et se ferme à mesure que l'on sonne.» Cette tour existe encore, et on la juge solide, malgré son aspect menaçant, car, élevée sur un marais, elle s'est enfoncée d'un côté et dévie de son sommet de prés de quatre pieds de la perpendiculaire.
Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple était orné, on remarquait la statue en argent de saint Sébastien. Cette précieuse statue était un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vénitien d'origine, établi depuis longues années à Bristol, où il exerçait la profession d'armateur. Il avait fait ce riche présent à l'église pour célébrer la naissance de son second fils Sébastien Cabot. Et c'était ce fils qu'on voyait, par une belle journée du mois de mai de l'an de grâce 1497, pieusement agenouillé devant l'image du saint martyr.
—Bienheureux élu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry le septième, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres Patentes qu'il nous a octroyées le 5 mars de l'année dernière, car je vous jure que tout mon désir c'est d'aller convertir les infidèles, païens, hérétiques et idolâtres qui habitent les bords de la mer glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, miséricordieux patron, que la gente sauvagesse, ramenée par notre nef, écoute enfin, d'un oreille complaisante, ma requête amoureuse: je la ferai, ô doux dépositaire de mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation! De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de diamants, et une nappe brodée en point d'Angleterre pour votre autel; item, brûlerai cent livres de bougie et dix d'encens à votre intention, item, vous passerai au col mon grand chapelet d'émeraudes et de rubis, item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles; item…
—Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien, derrière Sébastien, un vieillard qui s'était approché silencieusement.
—Je termine, mon père, répondit-il.
Et, après avoir achevé mentalement sa prière, Sébastien fit un signe de croix, une respectueuse révérence à la statue, et suivit le vieillard hors de l'église.