XIX
BRISTOL
Un des faits qui m'ont le plus frappé en mes voyages, c'est l'éloignement des peuples, appelés primitifs, pour la ligne anguleuse dans le groupement de leurs habitations, et même dans la construction de ces habitations elles-mêmes. La figure circulaire, par contre, est adoptée presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands, nos ancêtres procédèrent de même. A l'origine, leurs huttes et leurs bourgades furent généralement rondes, ou ovales, carrées très-rarement. Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette répugnance pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes, vous sautera aux yeux. J'ai là, devant moi, entre autres, une vue de Bristol, ou Brightstowe[47], dessinée en 1574; eh bien! on peut compter les développements successifs de cette ville, comme on peut compter l'âge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette époque, elle avait déjà quatre enceintes, les deux premières d'une rotondité presque parfaite, chacune des deux autres s'écartant de plus en plus de la courbure sphérique. Le rempart détruit, soit par les guerres, soit par l'afflux de la population, avait comblé le fossé, sur lequel s'était établi un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait été reportée au-delà. Sans doute la cité fit maintes fois encore éclater son corset de pierres avant de s'éparpiller sur le vaste promontoire où elle s'élevait, entre l'Avon et la Frome, avant de déborder son berceau, se jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de «briques, de fumée et de boue,» dont parle un voyageur moderne.
[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut dire lieu considérable). Vulgo: quondam Venta florentissimum Angliæ emporium.—G. Bruin, Bruxelles, 1574.—Les Saxons l'avaient appelée Caer Oder naut Badon, ou ville d'Oder dans la vallée de Badon.]
A la fin du XVe siècle, ses cent quatre-vingt mille âmes actuelles se réduisaient à douze ou quinze; alors elle ne possédait ni sa Bourse, ni ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment éclairées par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais alors, cependant l'antique cité jouissait d'une célébrité beaucoup plus grande qu'aujourd'hui. Elle était «la plus renommée et marchande d'Angleterre, excepté Londres,» disait un contemporain. Les bords de l'Avon, «si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une navire[48].»
[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants étaient faux, comme eaux qu'on trouve près d'Alençon. Aux XVe et XVIe siècles le commerce en tirait toutefois un grand profit. «A un mille au-dessous de la rive orientale de l'Aron est bordée d'un rocher élevé, nommé Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantité de pierres carrées et à six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont véritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas la dureté.»—Les Délices de la Grande-Bretagne, etc., par James DEEVERELL.]
Les cures miraculeuses opérées par saint Vincent, dont la demeure se voyait encore «entaillée au bas bord, du côté dextre du rivaige,» au pied même des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout sa marine, qui déjà sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui avaient conquis cette enviable réputation.
[Note 49: En grande réputation pour la goutte et les affection» vésicales.]
A présent, elle se compose de deux villes,—Bristol proprement dit, et Clifton: également jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive droite du fleuve, tandis que les deux autres étaient, celle-ci,—la plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-là,—le produit, la fille,—sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le poids des bâtiments dont il est chargé, les mettait en communication. La seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra désigner, était fortifiée par une muraille crénelée,—percée de deux portes et flanquée de tours, tantôt rondes, tantôt quadrangulaires,—qui, s'appuyant sur le fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait été la corde violemment tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement à un ciboire: Bristol figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied. Une grande voie traversait en droite ligne toute la cité, depuis le sommet jusqu'à la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours elle prenait différents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas Street. Dans le quartier nord, cette voie était coupée à angles droits par une rue nommée Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait à l'est à un château très-fort, bâti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et dont nous aurons bientôt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait à une muraille élevée pour la protection de la pointe du promontoire, et entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'étendait un marécage.
On pense bien que Bristol avait, à cette époque une physionomie toute féodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en défendaient l'approche extérieure, des monastères entourés de murs épais, des habitations munies de créneaux et mâchicoulis, des quartiers tout entiers renfermés dans leurs propres fortifications, des chaînes tendues en travers des rues aussitôt le couvre-feu sonné, des hommes d'armes faisant bruyamment résonner les dalles sous leurs éperons, tout à l'intérieur parlait de ces temps désastreux où régnait despotiquement la loi brutale du plus fort, du plus féroce, et que, par une aberration qui serait inqualifiable si elle n'était un calcul de la politique, on s'est plus à nous peindre sous les couleurs les plus poétiques, les plus délicates! Ah! qu'elle avait été effroyable, qu'elle était hideuse au peuple anglais cette poésie qui, pour s'inspirer, pour écrire ses chants, s'était plongée et avait trempé sa plume dans les flots de sang des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge!